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LE MONDE / 16 Novembre 2000 / Page 23

HORIZONS - ETUDES
 

LA TROISIEME ENQUETE EUROPEENNE SUR LES VALEURS

Le MONDE - CECOP

Les différences de classes comptent moins qu'autrefois

 

    SELON la tradition sociologique, chaque groupe social se caractérise par une identité spécifique. Les enquêtes Valeurs permettent de comparer, à vingt ans d'intervalle, les différences que l'appartenance de classe introduit dans les systèmes de valeurs. Dans certains domaines, des différences substantielles subsistent. Ainsi, la politisation varie assez nettement selon les classes sociales, et les écarts se maintiennent entre 1990 et 1999 : les cadres manifestent beaucoup plus d'intérêt pour la politique, alors qu'au contraire employés et surtout ouvriers sont moins politisés. S'agissant du travail, les différences de classes sont assez proches de ce qu'on peut imaginer. La satisfaction professionnelle ainsi que le sentiment de liberté de décision au travail sont plus élevés chez les cadres supérieurs et plus faibles chez les ouvriers. Cependant, sur ces deux indicateurs, les écarts entre catégories socioprofessionnelles se sont réduits, la satisfaction et le sentiment de liberté de décision augmentant nettement dans les catégories ouvrières - où le chômage élevé des années 90 a conduit à davantage valoriser l'emploi occupé.

Dans d'autres domaines, et notamment dans celui des moeurs et de la famille, les différences de classes tendent aussi à s'estomper. En 1981, les attitudes morales et familiales des classes populaires (ouvriers, manoeuvres, agriculteurs), des classes moyennes (professions intermédiaires, agents de maîtrise, employés) et des classes supérieures (patrons, cadres et professions intellectuelles) étaient encore caractéristiques des clivages sociologiques qui avaient prévalu dans la France de l'après-guerre.

Les classes populaires valorisaient davantage l'ordre et étaient plus favorables à la famille que les autres milieux sociaux, les classes moyennes étaient les plus sensibles aux nouvelles valeurs féministes, et, dans les classes supérieures, la qualité des relations entre personnes était plus qu'ailleurs valorisée.

En 1999, ces différences se sont largement atténuées. Ainsi les milieux populaires ont relativisé leur vision de la famille et ont une vision plus ouverte de la sexualité. Le libéralisme des moeurs et la volonté d'indépendance financière des femmes, qui distinguaient les classes moyennes en 1981, sont aujourd'hui largement partagés dans l'ensemble des classes sociales. Enfin, la qualité des relations interpersonnelles, caractéristique auparavant des classes supérieures, est devenue une valeur largement consensuelle reprise dans l'ensemble des milieux sociaux.

Cette réduction des différences de valeurs entre classes sociales ne signifie pas que les valeurs des Français sont maintenant homogènes, mais plutôt que les modes habituels de classification des individus sont moins adaptés pour rendre compte de la diversité sociale. Un moyen de s'en rendre compte est d'interroger les répondants sur la classe à laquelle ils ont le sentiment d'appartenir (privilégiés, gens aisés, classe moyenne supérieure, classe moyenne inférieure, classe populaire, défavorisés).

L'indicateur de la catégorie socioprofessionnelle apparaît comme un assez mauvais prédicteur de l'appartenance subjective à une classe sociale, les appartenances subjectives étant très variées au sein d'une même catégorie socioprofessionnelle. En revanche, d'autres indicateurs sociaux, notamment le revenu et le niveau d'éducation, expliquent très largement l'appartenance de classe subjective. Désormais, c'est plutôt en fonction de son niveau de revenu et des diplômes qu'une personne considérera qu'elle appartient ou non à une classe favorisée, et pas tellement à cause de la profession qu'elle exerce.

JEAN-FRANCOIS TCHERNIA,


consultant (Tchernia Etudes Conseil)

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